J’ai toujours pensé qu’écouter Mansfield Tya en pleine journée était un pur sacrilège. Pour moi, leurs chants ne peuvent correctement prendre possession de nos âmes égarées qu’une fois la nuit tombée. La nuit n’a hélas pas encore fait son apparition sur Pigalle et me voilà pourtant partie commettre un double sacrilège à La Cigale : écouter Mansfield Tya alors que le soleil brille encore et qu’une centaine d’inconnus m’accompagne dans une expérience musicale qui ne réclame que la solitude d’après mon modeste avis. Je me demande si l’émotion et la douleur produites par leurs chants noirs va être au rendez-vous. Je me bourre le crâne de questions débiles. Pour changer.
Une salle plongée dans le noir. Un écran descend des cieux. Le monde de Mansfield Tya en images. Jolie idée. Il me semble déjà les connaître ces images. Ce sont certainement celles que notre subconscient se fabriquent quand Julia Lanoë aligne ces textes un brin cinglés et ironiques qui en disent long sur l’espèce humaine. Ces images que notre subconscient se créent quand Carla Pallone enveloppe notre âme de mille et une cordes. Kaléidoscope d’images oniriques aussi inquiétantes que fabuleuses. L’ensorcellement est déjà en marche. Les questionnements à la con déjà à mille lieues de là. La salle de La Cigale est sur le point de traverser le Styx. La « notte » s’apprête à devenir terrifiante comme dans un texte de Mansfield Tya. Elles ne sont d’ailleurs pas loin. Derrière l’écran, on distingue déjà la carrure incroyable de ces deux jeunes femmes. Surprenantes, exigeantes, exubérantes, bouleversantes, renversantes. Elles vont l’être pendant près de deux heures. Deux heures hors du monde, du temps. Deux heures d’un vrai concert. Sans jamais regarder sa montre, sans jamais se dire « c’est chiant », sans (presque) jamais regarder autour de soi, sans jamais penser « le disque est mieux ». Deux heures aux delà du réel. Hypnotisé par la noirceur ensorcelante de ce duo unique.
Le voyage au bout de la nuit débute sur « An Island in an island ». Les jeunes filles se font face, face à leur clavier respectif, dans une pénombre où l’on peine à distinguer leurs traits. Sur quelle terre sommes-nous en train d’accoster ? Les cotes d’un monde terrorisant suscitant l’excitation, certainement. Synthé et répétions entêtantes s’évaporent. Carla enlève sa capuche. Julia esquisse un sourire. Rassurée de les voir (ou de les entendre), on peut désormais suivre jusqu’en enfer celles qui ont bercé nos nuits. Nos âmes assoupies se laissent ainsi guider vers cet ailleurs ambivalent que Julia chante dans le baroque « Animal ». Questionnements au cœur de la nuit habillés d’un simple violon enivrant murmuré par la voix enfantine, aussi gracieuse que curieuse de Julia. Julia justement captive notre attention. Est-ce dû à sa voix ou à ses gestes fiévreux mimant chacune des paroles de ses chansons ? Impossible à savoir sur le moment. Trop épris que nous sommes sur le vif par les errances et divagations nocturnes qu’elle nous chante.
La nuit, Julia dort pour oublier. Il est arrivé le moment tant attendu. « Pour oublier je dors » titre phare et ancien du duo que la salle se met doucement à murmurer en cœur. Étrange sensation que d’entendre une de ses chansons préférées murmurée par d’autres que soi. L’histoire du meurtre de l’être cher fait bel et bien l’unanimité. On ne regrette pas l’acte, juste l’« état » exquis dans lequel nous plonge, nous coule ce texte d’une rare beauté sombre. Il faudra quelques minutes pour quitter cette torpeur consolante. Passer en vitesse à l’ « état » suivant. Passez derrière la batterie pour l’hargneux « Silvers silence » puis le combattant « Cavaliers ». Les ritournelles de Carla et Julia partent au combat contre le matin. « Je me sens très lâche et j’ai peur de demain. Tant que j’aime la nuit mais j’ai peur du matin » crache la voix fougueuse du soldat Julia. Elle lâche sa batterie pour sa guitare. Monstrueuse guitare aussi maltraitée qu’aimée, rafistolé aux pansements. Accompagnée par des cordes troublantes, des rythmes tribaux, des chants hurlant à l’unisson, le vol de nuit se poursuit et nous sommes toujours coincés entre deux mondes. Subjugués et infiniment consentants. Deux invités viennent accompagner ce beau moment. Nous filer des coups et des cœurs, sublimer le fantastique « Mon amoureuse ». La scène n’est curieusement jamais la même. Multiplication de sons, d’instruments, de personnes, de personnalités, d’états, d’émotions c’est la marque de fabrique du duo nantais.
La scène n’est autre qu’une merveilleuse copie de la nuit et de ce qu’elle fait de nous. Elle fait de Julia un personnage à part d’une violence intériorisée sur « Pour oublier je dors » et explosive sur « Faraway ». Elle fait de Carla une dame orchestre époustouflante du violon à la batterie. Elle fait de ces chants noirs aux allures de comptines des tueries musicales qui galopent dans nos têtes. Le concert n’est pas bouclé, tu ignores l’heure, le nombre de chansons restantes, mais tu sais qu’une fois la nuit tombée ces filles te volent ton âme. Tu te demandes comment tu vas pouvoir les définir dans ta chronique le lendemain. Comment il va être possible de trouver les mots pour décrire cette scène de vaste furie où Julia ne semble faire qu’une avec sa guitare, son micro et son corps ? Comment mettre des mots sur ce qui est lancinant dans tes oreilles depuis que tu as traversé le Styx en si bonne compagnie ? Elles t’apportent la réponse à quelques minutes de la fin. Se remettent sagement dans un coin de la scène toutes les deux. Jouent le caractère intimiste d’une musique qui leur convient si bien. S’approprient une chanson des Bérurier noir.
« Nous sommes les rebelles
Nous marchons libres dans la rue
La jungle nous appelle
Rejoins notre raïa
Nous ne sommes pas des soldats
Ici y a pas de chefs
Tous dans les mêmes galères
Nous vivons comme en Afrique
Au rythme de nos musiques
Pour une vie nouvelle
Nous rejetons le système
Et les prisons nous attendent
Nous sommes les rebelles
Nous ne laisserons pas prendre. »
Tout est dit de leur musique. Elles vivent à son rythme. Un rythme incroyablement équilibré qui passe du violon à la batterie, de la guitare au clavier. Un rythme qui ne ressemble à rien d’autre. Chose que l’on savait déjà mais qui s’avère encore plus évidente sur scène. Est-ce de l’électro, du rock, de la chanson française ? Mansfield Tya ne donne jamais la clé de sa musique. Mais simplement cette chanson livrée comme une offrande, comme une explication. C’est la musique de la liberté. Celle de la liberté d’errer dans tous les états, tous les maux, toutes les folies une fois la nuit tombée. La liberté de choisir si on veut faire de Mansfield Tya la bande son de nos rêves ou de nos cauchemars. Peu de mots auront été exprimés. Beaucoup de sourires esquissés. Quelques blagues tentées. Un rituel respecté : la traditionnelle photo du public prise par Julia. Mansfield Tya ne dit pas grand chose à son public entre ses chansons, mais ces sourires semés au gré de ces chansons, cette complicité discrète entre les deux filles et ces trois rappels réclamés par un public conquis en disent long sur ce lien qu’elles créent. Elles nous infligent des coups, mais le tout avec du cœur. Elle nous font passées par toutes les émotions. Avec elles, la nuit nous appartient. Enfin. Une nuit rebelle, comme il en manque cruellement sur l’actuelle scène française…
Mansfield Tya sera en concert aux Francofolies le 11 juillet.
Photos : Héra Laskri.

Je ne connais pas assez leur univers mais ça donne envie.
Tu as vu la première partie, MENSCH ?
Ça a donné quoi ?